Saint Augustin et la théologie de l'histoire : De Civitate Dei face au sac de Rome

Pintura que representa a San Agustín de Hipona con vestiduras eclesiásticas.

La déflagration du sac de Rome en 410 et l'accusation antichrétienne

Le 24 août 410, les troupes wisigothes commandées par Alaric pénètrent dans Rome par la porte Salaria. Pendant trois jours, l'ancienne capitale de l'Empire est soumise au pillage et à l'incendie. Bien que le pouvoir administratif réside alors à Ravenne, la résonance symbolique de l'événement ébranle l'ensemble du bassin méditerranéen. Les aristocrates romains païens réfugiés sur les côtes d'Afrique proconsulaire et en Numidie propagent une imputation directe : l'abandon officiel des cultes traditionnels au profit du christianisme d'État aurait brisé la pax deorum et précipité la décadence de la Ville éternelle.

Présent dans son diocèse maritime d'Hippo Regius (Hippone), l'évêque Augustin prend la mesure de la détresse psychologique et pastorale de ses fidèles. Plusieurs correspondants, notamment Marcellinus, haut fonctionnaire impérial de confession catholique en mission à Carthage, le sollicitent pour réfuter ces récriminations publiques. L'évêque entreprend alors une réponse apologétique qui dépasse rapidement le cadre de la polémique de circonstance pour devenir une méditation d'ensemble sur le sens du temps historique, la providence divine et la nature des sociétés humaines.

Genèse rédactionnelle et structure des vingt-deux livres du De Civitate Dei

La composition de l'œuvre s'étend sur une quinzaine d'années, entre et . Cette élaboration progressive est conditionnée par les nombreuses charges administratives et pastorales de son auteur, ainsi que par les querelles dogmatiques concomitantes. L'ouvrage définitif compte vingt-deux livres, articulés selon un plan délibéré et rigoureusement explicité par l'auteur dans ses Retractationes, comme le documente l'analyse textuelle du Zentrum für Augustinus-Forschung an der Universität Würzburg.

Les dix premiers livres constituent une réplique apologétique directe au paganisme tardif. Les livres I à V réfutent l'idée selon laquelle le culte des dieux traditionnels procurerait la prospérité temporelle, en s'appuyant sur les propres historiens romains pour rappeler les innombrables désastres subis par la République et l'Empire avant l'Incarnation. Les livres VI à X démontrent l'inutilité de la théologie civile et philosophique païenne pour l'obtention de la vie bienheureuse après la mort. Les douze livres suivants (XI à XXII) exposent l'origine, le développement terrestre et le terme eschatologique des deux cités mystiques qui se partagent l'humanité.

Réfutation du polythéisme civique et démystification de la grandeur romaine

Pour déconstruire le mythe de la Rome éternelle bénie par ses dieux, l'analyse augustinienne mobilise la mémoire littéraire classique, relisant en particulier Tite-Live, Salluste et Varron. Le texte met en lumière la contradiction structurelle de la religion romaine, incapable de fournir un code moral élevant les citoyens tout en encourageant des spectacles théâtraux jugés dépravés et des rites immoraux.

Loin de considérer l'expansion impériale comme la preuve d'une vertu exceptionnelle rétribuée par la divinité, l'évêque la décrit comme le résultat d'une libido dominandi, une soif inextinguible de domination. Dans une formule célèbre du livre IV, il compare les grands empires dénués de justice à des brigandages organisés à vaste échelle. L'histoire politique temporelle perd ainsi toute prétention à la sacralité : Rome n'est ni la bête absolue de l'Apocalypse ni l'instrument messianique définitif d'une théocratie chrétienne, mais un corps politique faillible soumis à l'usure inhérente aux réalités terrestres.

Les deux amours matrices des deux cités : amor sui et amor Dei

Le pivot philosophique du traité repose sur la célèbre distinction formulée au livre XIV, chapitre 28. Deux amours ont bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fondé la cité terrestre (civitas terrena) ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fondé la Cité céleste (civitas Dei). Cette typologie n'est pas spatiale mais spirituelle et morale. Elle plonge ses racines dans l'orientation fondamentale de la volonté humaine, concept au centre de l'anthropologie d'Augustin telle que présentée dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

La cité terrestre recherche sa gloire en elle-même, plaçant son bien suprême dans la domination, la puissance militaire ou la jouissance des biens matériels éphémères. La Cité de Dieu, à l'inverse, tire sa gloire du Seigneur et vit dans l'humilité et la charité. Ces deux dynamiques trouvent leur archétype originel dans la révolte des anges rebelles et la fidélité des anges de lumière lors de la création, marquant une fracture primordiale antérieure à l'apparition de l'homme.

Le pèlerinage terrestre de la Cité céleste et l'usage de la paix temporelle

Dans le siècle présent (le saeculum), les deux cités ne sont pas séparées matériellement. Elles coexistent de manière entremêlée et indistincte (permixtae). L'Église visible n'est pas identifiée de façon pure et absolue à la Cité de Dieu, car elle compte en son sein des pécheurs non élus ; de même, l'État temporel ne se confond pas mécaniquement avec la cité des réprouvés, puisqu'il abrite de futurs citoyens du Royaume céleste.

La Cité de Dieu accomplit son séjour terrestre sous le statut de pèlerine et d'étrangère (peregrina). Pour l'évêque d'Hippone, les chrétiens doivent utiliser la paix civile procurée par les lois et les institutions politiques séculières sans en faire leur fin ultime. Cette paix temporelle (pax terrena), définie comme la tranquillité de l'ordre, est un bien relatif mais nécessaire. Le croyant s'y soumet et en use pour accomplir son pèlerinage, tout en tendant vers la paix suprême (pax aeterna), communion sans faille des âmes unies à Dieu dans l'éternité.

Le providentialisme augustinien face aux empires et à la caducité politique

L'ouvrage développe une conception linéaire et providentialiste de l'histoire, rompant nettement avec les théories cycliques de l'éternel retour professées par les écoles stoïciennes et néoplatoniciennes. Pour l'analyse patristique de Benoît XVI, l'histoire possède une direction unique orientée vers un achèvement : créée par Dieu à partir du néant, elle s'articule autour de l'Incarnation et chemine vers la résurrection finale et le Jugement dernier.

Dans ce cadre, la grandeur et la chute des royaumes ne sont soumises ni au destin aveugle (fatum) ni aux caprices des astres, mais à la disposition souveraine de la Providence. Dieu accorde l'hégémonie politique aux nations en fonction de desseins souvent impénétrables, tantôt pour récompenser des vertus civiques imparfaites, tantôt pour châtier des turpitudes collectives ou purifier l'endurance des croyants. Aucune structure étatique, fût-elle dirigée par un empereur chrétien depuis Constantin ou Théodose, ne bénéficie d'une promesse d'immutabilité.

Théologie de la grâce, libre arbitre et prédestination dans l'économie du salut

Pendant les années d'écriture de son grand traité historique, Augustin mène en parallèle une controverse sotériologique intense contre Pélage et Célestius. Le théologien britannique Pélage soutenait que la nature humaine, créée libre, conservait la capacité d'accomplir les commandements divins sans le secours d'une grâce intérieure surnaturelle, réduisant l'impact de la chute d'Adam à un simple mauvais exemple.

Contre cette approche, l'évêque réaffirme avec intransigeance les conséquences universelles du péché originel, transmis à toute la descendance humaine, plongeant l'humanité dans une masse de perdition (massa damnata). Sans la grâce prévenante et efficace accordée gratuitement par le Christ, la liberté humaine déchue demeure incapable de vouloir ou d'opérer le bien conduisant au salut. Cette doctrine implique le mystère de la prédestination divine, où seuls les élus inscrits de toute éternité dans le dessein divin composent le noyau invincible de la Cité céleste.

Évolution de l'ecclésiologie : du dialogue antidonatiste à la coercition impériale

En Afrique du Nord, l'épiscopat d'Augustin est profondément marqué par le schisme donatiste, qui divisait les communautés chrétiennes depuis les persécutions de Dioclétien. Les donatistes prétendaient constituer la seule Église pure et sainte, arguant que les sacrements conférés par des ministres ayant cédé aux persécuteurs (les traditores) étaient nuls et non avenus.

Pour contrer cette dissidence rigoriste, saint Augustin établit une distinction dogmatique majeure : l'efficacité sacramentelle ne dépend pas de la pureté morale du prêtre mais opère objectivement par l'action du Christ (principe affermi plus tard sous la notion d'ex opere operato). Lors de la conférence de Carthage en 411, l'unité catholique triomphe juridiquement. Face aux exactions des circoncellions, bandes armées affiliées aux donatistes, l'évêque révise sa position initiale de persuasion pacifique et soutient l'application des lois coercitives impériales, s'appuyant sur l'injonction évangélique compelle intrare (« force-les d'entrer »), démarche dont les implications juridiques et morales ont fait l'objet de longs débats chez les historiens de l'Antiquité tardive, comme le détaille la synthèse de la Catholic Encyclopedia.

De Carthage à Hippone : l'impact pastoral sur les communautés chrétiennes d'Afrique

L'élaboration doctrinale augustinienne ne s'est pas effectuée dans l'isolement d'un cabinet d'étude, mais au sein d'une activité pastorale quotidienne épuisante. Prédicateur assidu, juge dans les litiges civils via l'audientia episcopalis, et gestionnaire des biens diocésains au service des indigents, l'évêque applique ses principes au tissu ecclésial local.

Dès son retour d'Italie après la mort de sa mère Monique à Ostie en , il fonde à Tagaste puis à Hippone une vie monastique commune, caractérisée par la mise en commun des biens et la recherche d'une harmonie fraternelle. Ce cadre de vie, documenté par son biographe contemporain Possidius de Calama dans la Sancti Aurelii Augustini Vita, inspire la célèbre règle monastique qui orientera plusieurs siècles plus tard les constitutions de l'ordre canonial et mendiant, comme le rappelle l'Ordre de Saint-Augustin.

La fin de l'évêque d'Hippone sous le siège vandale et la transmission du corpus

L'effondrement des provinces romaines d'Afrique s'accélère à la fin des années 420 avec l'invasion des Vandales menés par Genséric. En mai 430, les assiégeants encerclent Hippone. Alors que la ville résiste aux assauts, saint Augustin, âgé de soixante-quinze ans, contracte une fièvre mortelle. Possidius rapporte qu'il fit copier les psaumes pénitentiels de David et les fit afficher contre les murs de sa chambre pour les méditer dans les larmes, interdisant toute visite en dehors des moments où le médecin venait l'assister.

Le penseur s'éteint le . La ville d'Hippone est partiellement incendiée peu après, mais sa bibliothèque ecclésiastique et son impressionnant fonds manuscrit échappent aux destructions. Ses nombreux traités, les treize livres autobiographiques des Confessiones rédigés entre et , consultables dans le corpus latin Augustinus.it, ainsi que plusieurs centaines de sermons et de lettres pastorales, sont préservés pour la postérité.

Transferts des reliques, canonisation implicite et doctorat de 1298

Le destin posthume des restes corporels de l'évêque d'Hippone traverse les soubresauts politiques du haut Moyen Âge. Face à l'occupation vandale et aux pressions ariennes, des évêques africains exilés transportent le corps du théologien en Sardaigne au début du VIe siècle. Vers , devant la menace des incursions sarrasines sur l'île, le roi lombard Liutprand rachète la dépouille pour une somme considérable et la fait transférer à Pavie, en Lombardie. Les ossements sont alors déposés dans la basilique San Pietro in Ciel d'Oro, où ils reposent encore aujourd'hui sous une imposante arche sculptée en marbre au XIVe siècle.

Dans l'Église d'Occident, la sainteté de l'évêque s'est transmise d'abord par un culte liturgique immémorial et par l'autorité doctrinale de ses écrits, avant les procédures formelles de canonisation pontificale. Le , le pape Boniface VIII consacre officiellement cette primauté théologique en proclamant saint Augustin l'un des quatre premiers grands Docteurs de l'Église latine, aux côtés d'Ambroise de Milan, de Jérôme de Stridon et de Grégoire le Grand. Son œuvre a continué d'irriguer la philosophie politique, la théologie de l'histoire et l'anthropologie spirituelle jusqu'à l'époque contemporaine.

Sources et lectures documentaires

Questions fréquentes

Quelle est la cause immédiate de la rédaction du De Civitate Dei ?

La rédaction a été provoquée par le sac de Rome par les Wisigoths en 410. Les intellectuels païens prétendaient que l'abandon des cultes traditionnels avait causé la chute de la ville, poussant l'évêque d'Hippone à élaborer une réponse théologique et historique complète.

En quoi consistent les deux cités décrites par saint Augustin ?

Il s'agit de deux groupes mystiques définis par l'orientation de leur volonté : la cité terrestre, fondée sur l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu, et la Cité de Dieu, fondée sur l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi.

L'Église visible s'identifie-t-elle strictement à la Cité de Dieu ?

Non. Dans le siècle présent, l'Église terrestre et la Cité de Dieu ne se superposent pas de manière absolue. L'Église contient en son sein des pécheurs non élus, tandis que des personnes extérieures peuvent appartenir secrètement à la Cité céleste.

Quelle était la position d'Augustin face au schisme donatiste ?

Il affirmait la validité objective des sacrements indépendamment de la sainteté du ministre. Après des années de controverses, il accepta l'intervention des lois impériales pour réprimer les violences donatistes et restaurer l'unité de l'Église d'Afrique.

Où sont conservées les reliques de saint Augustin aujourd'hui ?

Ses reliques reposent à Pavie, dans la basilique San Pietro in Ciel d'Oro. Transférées de Sardaigne en Lombardie vers 725 par le roi Liutprand pour les préserver des raids sarrasins, elles sont surmontées d'une arche en marbre du XIVe siècle.

Quand saint Augustin a-t-il été proclamé Docteur de l'Église ?

Le pape Boniface VIII l'a proclamé officiellement Docteur de l'Église le 20 septembre 1298, en même temps qu'Ambroise de Milan, Jérôme de Stridon et Grégoire le Grand, officialisant ainsi une vénération théologique déjà multiséculaire.