Une pause ancienne face au pain quotidien
Bénir la table est l'un des gestes les plus anciens du peuple croyant. Bien avant que ne soient formulées des prières chrétiennes, le judaïsme biblique connaissait déjà les *berakot*, ces brèves bénédictions que le père de famille prononçait sur le pain et la coupe au début du repas, et que Jésus lui-même a reprises lors de la multiplication des pains, au repas d'Emmaüs et, par-dessus tout, lors de la Cène. L'Église primitive a hérité de ce geste : dans la Tradition apostolique, attribuée à saint Hippolyte de Rome (IIIe siècle), apparaissent déjà des bénédictions sur les fruits et les aliments partagés par la communauté.
La brève formule que nous prions aujourd'hui en espagnol — « Bénis-nous, Seigneur, et bénis ces aliments… » — s'est popularisée dans les foyers hispaniques à partir des catéchismes postérieurs au concile de Trente et s'est consolidée au XXe siècle dans la catéchèse familiale. Elle n'appartient pas au canon liturgique officiel de la messe, mais bien au domaine des sacramentaux consignés dans le Livre des bénédictions (*Le Livre des bénédictions*), le livre liturgique qui règle les bénédictions du peuple de Dieu. C'est, au sens strict, une prière domestique : elle naît de la table familiale et y retourne, génération après génération.
Texte complet de la prière pour bénir la table
En el nombre del Padre, y del Hijo, y del Espíritu Santo.
Amén.
Bendícenos, Señor,
y bendice estos alimentos
que por tu bondad vamos a recibir.
Da pan a los que tienen hambre,
y hambre de Ti
a los que tenemos pan.
Por Jesucristo nuestro Señor.
Amén.
Nous ne reproduisons pas ici la version officielle de cette prière dans votre langue, car nous ne la connaissons pas avec certitude ; voici le texte espagnol. Le texte original latin, qui est commun à toutes les langues, se trouve plus bas.
L'original latin
Il s'agit de la bénédiction de la table tirée du Rituel romain.
Benedic, Dómine, nos et hæc tua dona,
quæ de tua largitáte sumus sumptúri. Per Christum Dóminum nostrum. Amen.
À la fin du repas, la tradition ajoute une brève action de grâce :
Te damos gracias, Señor,
por todos tus beneficios,
a Ti que vives y reinas
por los siglos de los siglos.
Amén.
Nous ne reproduisons pas ici la version officielle de cette prière dans votre langue, car nous ne la connaissons pas avec certitude ; voici le texte espagnol. Le texte original latin, qui est commun à toutes les langues, apparaît plus bas.
Réflexion et signification
Il y a quelque chose de profondément subversif à s'arrêter avant de manger. Dans une culture qui mange debout, le téléphone à la main ou devant un écran, faire le signe de la croix sur son assiette, c'est se rappeler que la nourriture n'est pas une marchandise : c'est un don. Le Catéchisme de l'Église catholique le dit clairement lorsqu'il enseigne que « la bénédiction est une action divine qui donne la vie et dont le Père est la source » (CEC 1078). Bénir les aliments n'est donc pas un geste magique qui modifie la nourriture, mais un acte de reconnaissance : nous rendons à Dieu, sous forme de gratitude, ce que nous avons d'abord reçu de Lui.
La prière a une structure simple mais théologiquement dense. Elle commence par demander la bénédiction sur ceux qui mangent (« Bénis-nous, Seigneur ») avant de la demander sur la nourriture. Cet ordre n'est pas fortuit : l'Église rappelle que « le chrétien bénit Dieu qui le bénit et lui demande la grâce de bénir » (CEC 1669). C'est nous, et non le pain, qui sommes les premiers destinataires de la grâce. L'aliment se sanctifie dans la mesure où il sanctifie celui qui le reçoit, comme le rappelle saint Paul à Timothée : « Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter, si on le prend avec action de grâce, car la parole de Dieu et la prière le sanctifient » (1 Tm 4, 4-5).
Le deuxième mouvement de la prière est le plus émouvant : « Donne du pain à ceux qui n'en ont pas, et donne-nous la faim de Toi ». Ici, la bénédiction s'ouvre vers l'extérieur. Nous ne pouvons rendre grâce pour notre assiette sans nous souvenir de l'assiette vide de notre prochain. C'est la même logique que le pape François exprime dans *Evangelii Gaudium* lorsqu'il rappelle que « l'Eucharistie, bien qu'elle constitue la plénitude de la vie sacramentelle, n'est pas un prix pour les parfaits, mais un remède généreux et un aliment pour les faibles » (EG 47). La table domestique est l'écho lointain de la table eucharistique : si l'affamé n'y trouve pas sa place, quelque chose s'est brisé dans notre foi.
Ste Thérèse d'Avila, avec ce réalisme castillan qui la caractérise, disait que « le Seigneur se promène aussi au milieu des casseroles ». La bénédiction de la table prend cette intuition au sérieux : Dieu n'est pas seulement dans le tabernacle, Il est aussi dans la cuisine, dans le ragoût de grand-mère, dans l'assiette partagée avec celui qui vient d'arriver à la maison. C'est pourquoi saint Jean Chrysostome, dans ses *Homélies sur Matthieu*, insistait sur le fait que « l'autel de ta maison est la table où tu manges », et exhortait à ne pas séparer la prière liturgique de la prière familiale.
Les fruits spirituels de cette coutume sont, selon la tradition, au nombre de trois. Premièrement, elle éduque le regard : celui qui bénit apprend à voir le monde comme une création et non comme un butin. Deuxièmement, elle soutient l'unité domestique : peu de choses créent autant un foyer que de prier ensemble avant de manger, même lorsque les adolescents lèvent les yeux au ciel. Et troisièmement, elle prépare à la charité : celui qui se souvient chaque jour de l'affamé dans sa prière finira tôt ou tard par ouvrir sa porte ou son portefeuille. *Christus Vivit* le dit aux jeunes avec des mots directs : « La foi n’est pas un refuge pour gens pusillanimes, mais une dilatation de la vie » (ChV 32). Cette dilatation commence, bien souvent, par quelque chose d'aussi petit que de s'arrêter cinq secondes avant la première bouchée.
Bénir le repas ou bénir Dieu pour celui-ci
Il y a une précision que presque personne ne fait et qui change pourtant le geste. La formule classique ne demande pas que la nourriture soit bénie comme s'il lui manquait quelque chose : elle bénit Dieu pour celle-ci. En hébreu, *berakah* est exactement cela, une bénédiction adressée à Dieu, et non à la chose.
1 Tim 4, 4-5
C'est ce que fait Jésus avant de multiplier les pains : « il prit les cinq pains, leva les yeux au ciel et prononça la bénédiction ». Il ne bénit pas le pain, il bénit le Père. Et Paul résume ainsi : tout ce qui a été créé est bon si on le prend dans l'action de grâce.
Quand et comment
- Avant de manger, la bénédiction ; à la fin, l'action de grâce. Toutes deux sont brèves.
- En famille, à voix haute et à tour de rôle : c'est ainsi que les enfants l'apprennent sans qu'il soit besoin de le leur enseigner.
- Lors des repas de fête — à Noël, pour une célébration —, même si cela ne se fait pas quotidiennement.
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Foire aux questions
Bénit-on la nourriture ou rend-on grâce ?
On bénit Dieu pour la nourriture. La formule classique ne suppose pas qu'il manque quoi que ce soit à l'aliment : elle adresse la bénédiction à Celui qui le donne, ce qui est le sens de *berakah* en hébreu.
Existe-t-il une formule obligatoire ?
Non. Celle du Rituel romain est la plus répandue, mais toute brève formule d'action de grâce convient, et en famille, on a coutume de l'improviser.
Prie-t-on également à la fin du repas ?
Oui, l'action de grâce après le repas fait partie du même geste, même si elle s'est davantage perdue que celle d'avant.
Faut-il le faire à voix haute ?
Ce n'est pas obligatoire, mais en famille, cela fonctionne : c'est ainsi que les enfants l'apprennent sans que personne ne s'assoie pour le leur enseigner.
Sources
- Catéchisme de l'Église catholique, nos 1078, 1669, 2698 (sur la bénédiction et la prière quotidienne).
- Sainte Bible : 1 Tm 4, 4-5 ; Lc 24, 30 (la fraction du pain à Emmaüs) ; Mt 14, 19 (la multiplication des pains).
- Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile de saint Matthieu, hom. XX.
- Ste Thérèse d'Avila, Livre des fondations, chap. V.
- Pape François, exhortation apostolique *Evangelii Gaudium* (2013), no 47 ; exhortation apostolique *Christus Vivit* (2019), no 32.
- *Rituale Romanum — De Benedictionibus* (Livre des bénédictions), *editio typica*, Libreria Editrice Vaticana, 1984.
À propos de l'auteur
Miguel Ángel Torres est membre de la Communauté Effata et responsable de la pastorale des jeunes dans le diocèse de Madrid. Il allie son travail ordinaire à l'animation de groupes de jeunes et à l'intégration de la foi dans la culture contemporaine. Il écrit avec la conviction que la piété populaire et la prière quotidienne sont les semences de l'évangélisation dans le monde d'aujourd'hui.
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